Série monographies : Sahara
Le Djebel Amour
8 pages - n° 14 - 5 février 1955
Au cœur de l'Algérie, au sud-est du département d'Oran, touchant aux Territoires de Ghardaïa et d'Aïn-Sefra, isolé par de vastes étendues, bastion de l'Atlas saharien, frontière entre le Sahara et les Hauts-Plateaux, le Djebel Amour est une région des plus originales et dont on parle peu. Sa superficie est assez grande : environ cent kilomètres sur soixante avec un long tronçon étroit au sud correspondant aux terrains de parcours nomades, exactement 7.710 kilomètres carrés. Sa population, d'environ 35.000 âmes, n'a pas une densité très supérieure à 4 au kilomètre carré. C'est peu, on le voit, si l'on songe aux 246 habitants au kilomètre carré de la Commune mixte du Djurdjura en Grande Kabylie.
Aflou,
chef-lieu de la commune mixte, au coeur du massif, est à 1.426 mètres
d'altitude. C'est l'une des localités les plus élevées de l'Algérie ; l'une des
plus froides aussi, malgré la latitude ; la température y va de -10 à + 36. Le
rr,assif est un vrai château d'eau donnant naissance à trois grand cours d'eau
: le Chéiif qui coule vers le nord, l'oued Mzi qui coule vers l'est et
Laghouat, l'oued Zergoun, qui se dirige vers le sud, se perd dans les sables et
alimente sans doute la nappe artésienne du Mzab et d'El Goléa.
Aflou
---------Entouré des
hauts fuseaux des peupliers d'Italie, le centre d'Aflou n'a pas moins de 22
hectares de prairies naturelles exploitées par la S.A.P. et c'est un spectacle
curieux que d'y voir faire la fenaison et d'y voir paître des vaches qui sont
loin d'être maigres. Les maisons n'ont généralement pas d'étage, mais sont bien
construites, le long des rues tirées au cordeau, et aménagées de façon à lutter
contre le froid. Quand le vent souffle, la promenade y est austère. Quand le
temps s'adoucit, tout s'éclaire et bien des robes bleues, rose pâle ou vert
clair, chargées de lourds bijoux, égayent plus ou moins furtivement le pas des
portes.
---------La mosquée
fait honneur au pays. Construite en 1902 avec le produit d'une collecte, elle
peut contenir mille fidèles et son minaret élancé n'a pas moins de quinze
mètres de hauteur. Dominant les toits de tuiles sombres, il donne du cachet à
la ville quand on découvre celle-ci du haut des collines pierreuses qui
l'entourent. L'autre bâtiment important est le bordj administratif construit en
1871.
Les tribus
---------Les Amour,
qui ont donné leur nom au pays, sont une confédération de tribus arabes nomades
dont la plus grosse partie est maintenant plus à l'ouest. Suivis par d'autres
hilaliens, ils ont submergé un vieil élément berbère. Ils sont actuellement
représentés, dans le Djebel Amour par les trois douars des Ouled Mimoun,
Chéraga et Gheraba, et des Ouled Sidi Hamza. Les Ouled Mimoun Chéragas
(orientaux) ont Aflou sur leur territoire ; leurs terrains sont assez pauvres
et surtout forestiers. Les Ouled Mimoun Gheraba (occidentaux) furent
historiquement la tribu dominante, directrice, mais ils n'ont pas conservé
cette place comme s'ils avaient épuisé le plus clair de leurs forces dans les
luttes intestines. On trouve pourtant chez eux la grande famille Nourreddine et
un certain nombre de fonctionnaires.
---------Les Ouled
Sidi Hamza, au sud-ouest, sont un douar nettement présaharien. Leur territoire,
qui touche à la mer d'alfa d'un côté, tombe sur le Sahara par des abrupts de
plusieurs centaines de metres. C'est de ce côté surtout que l'on se rend compte
de la hauteur du massif. Les Ouled Sidi Hamza élèvent des chevaux et cultivent
de l'orge malgré une sévère érosion éolienne. C'est chez eux que pas-se la
piste des grands nomades du sud, Salt Otba, dont le qçar Taouïala est le
principal gîte d'étape entre Ouargla et le Sersou. Les femmes Hamzias sont
célèbres pour leur beauté.
---------Les
Adjalètes et les Ouled Sidi Brahim, au nord et au nord-ouest commandent la mer
d'alfa et la plaine d'El-Ousseukh. Leurs pacages sont exposés aux pluies, leurs
dayas sont plantées d'orge et de blé dur. Ils nomadisent sur leur propre
territoire, ce qui représente d'ailleurs un rayon assez vas-te, le douar adjali
ayant 127.000 hectares. Leur cheptel s'est reconstitué depuis le désastre de
1945. La possession d'un troupeau de quinze à vingt têtes pourrait assurer un
minimum vital à chaque fa-mille et l'on a remarqué que les gros troupeaux en
période critique, souffrent plus que les petits et les moyens. Le S.A.R.
d'élevage modèle des Adjalis, à Guelta, est, je crois, le premier à s'être
constitué en Algérie. Il a été suivi de quatre autres, chez les Ouled Yagoub,
les Amour, les Naceris et dans les Gadas ce qui fait honneur aux
administrateurs qui ont travaillé à Aflou depuis une dizaine d'années.
---------Au sud et
sud-est, vers la commune mixte de Laghouat, les Ouled Ali Ben Ameur, mélangés
sans doute de hilaliens et de berbères, sont particulièrement pauvres, vivant
sur une forêt résiduelle et des peuplements d'alfa peu denses. Des irrigations
judicieuses et l'utilisation rationnelle des curieuses résurgences de l'Oued
Morra, pourraient peut-être améliorer leur sort.
---------Le douar des
Ouled Yagoub el Ghaba (de la forêt) est nettement montagneux et abrite dans ses
gadas, massifs abrupts découpés longitudinalement par des gorges profondes à
falaises verticales, des descendants de Berbères, tels les Ouled Srour sans
doute, qui y trouvèrent refuge contre les Banou Hilal, comme les chrétiens
catholiques y avaient, dit-on, fui auparavant les Vandales ariens. Ils élèvent
des chèvres, font du charbon de bois et du goudron (avec le bois de genèvrier
oxycèdre) et mangent à l'occasion les baies de genèvriers. Nous verrons fout à
l'heure, en parlant d'El-Ghicha, une des curiosités du pays. On y a signalé des
dépôts salins et des bitumeux qui ont servi aux gazogènes pendant la dernière
guerre.
---------Les Ouled
Yagoub Chéraga et les Ouled Yagoub Ghéraba, au sud et à l'ouest, purs hilaliens
venus de Tunisie au XIVme Siècle, sont de grands éleveurs et les seuls qui
nomadisent loin du Djebel, allant jusque près de Ghardaïa en hiver et
Montgolfier, dans le nord, en été ; ce qui leur permet de faire un peu de
commerce et de travailler aux moissons dans le Tell, qui a d'ailleurs attiré et
retenu une partie d'entre eux dans les périodes difficiles. On pourra se faire
une idée des hauts et des bas de la richesse d'une tribu nomade, si l'on songe
que ces deux douars, de 6.000 habitants environ, perdirent cinquante mille
moutons pendant la sécheresse de 1945-1947, et que leur cheptel camelin passa
de quelques milliers à quelques centaines de têtes. Pour l'ensemble de la
commune, on a vu, au cours de cette période désastreuse, les ovins passer de
400.000 à 20.000.
---------Les Ouled Sidi-Naceur appartiennent
administrativement à la commune mixte, mais sont plutôt orientés
géographiquement et historiquement vers Géryville. Ils se séparèrent naguère
des Ouled Si-di Cheikh pour se rallier aux Amour et à l'agha Eddine. Ils sont
relativement favorisés au point de vue eaux et pacages et l'on songerait à
utiliser l'Oued Qçab pour des cultures luzernières ou fourra-gères.
Les Qçour
---------En dehors du
centre d'Aflou qui s'est développé depuis l'administration française et a
quelques 4.500 âmes, les qçours habités par les sédentaires n'ont guère qu'une
population de 3.000 âmes, ce qui est peu pour les 35.000 habitants de la
commune, dont la grande majorité, on le voit, vit sous la tente. Sans modifier
le caractère essentiellement pastoral de l'économie du pays, les qçouriens n'en
jouent pas moins un rôle important. Ils sont aux articulations, aux noeuds de
passage, gardent les marchés et les gîtes d'étapes, cultivent les jardins qui
produisent des légumes et des fruits, ont des ateliers d'artisans, des écoles
coraniques et, depuis peu, des éc oies françaises dont on attend beaucoup.
---------Ces villages semblent avoir été
autrefois plus nombreux, Pour six qçour actuels, dont quatre seulement
importants, on en connaît trente-cinq en ruines. Mais tous ne sont sans doute
pas du même âge. Les plus anciens, bâtis sur des pitons, sont les souvenirs de
la vieille économie du pays, avant la venue de nomades berbères zénètes,
d'abord (Béni-Rached), puis arabes hilaliens. Les qçour suivants, construits
généralement autour de la tombe d'un marabout d'origine confrérique, durent
s'adapter à la vie des nomades auxquels ils fournirent des lieux de repos,
d'échange et de plaisir ; n'ayant plus à craindre l'hostilité de ces nomades,
ils s'établirent généralement, non plus sur des pitons, mais aux points d'eau,
ou près des oueds alimentant des séguias d'irrigation. Ils furent construits
avec soins, s'entourèrent de remparts pendant les périodes où cela était
indiqué. Quand les Béni-Hilal remplacèrent les Béni-Rached, la différenciation
s'accentua entre arabes nomades et qçouriens mélangés plus ou moins de berbères
; mais la stabilisation s'opéra avec l'échange de la protection contre les
produits de cultures.
---------Après l'arrivée des Français, le
centre d'Aflou grandit considérablement, mais la population des qçour resta à
peu près stationnaire, alors que la population nomade passa d'environ 9.000 en
1886 à près de 3.000 aujourd'hui.
---------L'économie des qçour a des hauts et
des bas, quoique moins brusques et moins brutaux que ceux qui éprouvent les
nomades. Il y a une centaine d'années, les voyageurs signalaient chez les
qçouriens une grande misère et un état sanitaire déplorable. Celui-ci s'est
notablement amélioré et l'on ne voit plus guère ces signes de dégénérescence.
L'excès de la population est allé surtout à Aflou, les riches pour y trouver du
confort et des affaires, les pauvres pour y chercher du travail et des secours.
L'établissement de la sécurité et le progrès économique ont profité d'abord, un
temps, plus aux éleveurs qu'aux cultivateurs ; mais les hauts et les bas se
répercutent finalement sur ceux-ci plus ou moins. Un changement de climat
caractérisé par l'accentuation de la sécheresse a joué contre les cultivateurs
des jardins ; avec régularité, tandis queles grandes crises déciment
périodiquement les trou-peaux des éleveurs ; et la ruine de ceux-ci paralyse
naturellement le commerce de ceux-là. Les éleveurs nomades pourront voir leur
situation améliorée par les S.A.R. avec points d'eau, baignoires pour soigner
les moutons malades, réserves fourragères et système d'assurance pour les temps
difficiles. Ces améliorations retentiraient favorablement dans lesqçour où de
meilleurs méthodes de culture et l'accroissement des irrigations se feront
jour. On peut attendre des nouvelles écoles françaises, qu'on voit partout
surgir, d'heureux résultats à cet égard.
---------De même que la nature offre, à côté
de la lutte pour la vie, l'entr'aide mutuelle, moins spectaculaire mais non
moins réelle et nécessaire, de même l'opposition nomades - sédentaires, sur
laquelle on a tant insisté, se révèle aussi interdépendance et coopération où
chacun trouve son intérêt.
Emile DERMENGHEM
