Taouïala
---------On arrive
aux différents qçour par des pistes en relativement bon état, ce qui est
méritoire, car l'entretien est difficile. Jeeps et landrovers y roulent bien et
font voir des paysages d'une étrange fraîcheur et d'une sauvage beauté. Pour
arriver à Taouïala, capitale des Ouled Sidi-Hamza, l'on suit d'abord la longue
et large vallée de Faïja, aux lignes douces, aux couleurs printanières (vert
amande, rose pâle, mauve) assez inattendues dans un pays aussi rude. Puis l'on
accède au belvédère et à la belle descente en lacets sur une plaine basse
bornée à l'horizon sud par la chaîne du Kef el Melha, la Montagne de Sel, la
frontière du vrai Sahara, d'où les barres de sel gemme sont apportées par
chameau le dimanche au marché d'Aflou.
---------Deux
émeraudes sombres sont enchâssées dans l'or pâle de la plaine : le grand qçar
de Taouïala et le petit de Khadra, avec leurs quarante cinq hectares de jardins
pleins de figuiers, poiriers, pêchers, abricotiers, grenadiers, cognassiers,
pruniers et même pommiers. En avançant un peu on aperçoit, à droite, les
Toumiates, les Jumelles, deux collines voisines d'un profil exactement
semblable. En prenant, au pied de la falaise, un chemin à gauche, remontant
l'oued, on trouve deux maqâms, petites constructions de pierres sèches formant
courettes, l'une rectangulaire, l'autre carrée, à ciel ouvert, avec minuscules
pignons d'angle. Elles sont dédiées, la première à Sidi-Cheikh, le fameux Saint
d'El-Abiodh, ancêtre de la grande confrérie du Sud-Oranais, l'autre à
Sidi-Aïssa Ben Mohamed qui a son tombeau monumental dans la localité du même
nom, sur la route d'Aumale à Bou-Saâda.
---------Il y a là un
exemple assez curieux, où l'on saisit sur le vif les rapports de l'hagiographie
et de la sociologie. Les deux saints passent pour s'être rencontrés ici, avoir
rivalisé de miracles et s'être mis d'accord pour fixer les limites
territoriales de leur influence spirituelle et temporelle. Comme Sidi-Cheikh
lui demandait son nom, Sidi Aïssa répondit : " Je
suis Aïssa le Miracle. Et toi - Moi je suis le Miracle des Miracles. Montre-moi
ce que tu saisfaire - Eh bien ! ferme les yeux ". Quand
Sidi Cheikh les eut rouverts, il vit toutes sortes de fruits et des vignes
chargées de raisins hors de saison. Mais quand Aïssa eut à son tour fermé et
ouvert les yeux, il vit un nuage de sauterelles qui s'attaqua aux vignes et à
ses propres vêtements. Convaincus mutuellement de leurs pouvoirs, ils
crachèrent dans la rivière dont l'eau, de salée qu'elle éLait, devint douce. La
frontière put donc être fixée sur l'oued Qçab. Et depuis ce temps, les gens de
Taouïala envoient aux deux qoubbas le tribut religieux, en produits des
jardins, fixé rigoureusement, en ce qui concerne Sidi-Cheikh, sur la jour-née
d'eau d'irrigation de chacun. A Sidi-Aïssa, l'on donnait chaque année une jument
harnachée ; aujourd'hui, Taouïala donne seulement la couverture ou djellâl.
Près des deux maqâms, on célèbre au printemps un thaâm commun aux deux saints,
après s'être cotisé pour acheter des moutons à immoler. C'est alors l'occasion
de la corvée collective pour réparer la séguia qui amène aux jardins l'eau de
l'oued prise un peu plus haut.
---------Le qçar a
des fortifications assez importantes : des murs à créneaux en grès et argile,
hauts de cinq à huit mètres, faisant une circonférence d'environ un kilomètre,
avec quatre grandes tours d'angle et deux hautes portes. C'est à Touïala que
l'agha Djelloul grand seigneur féodal assez terrible (fils de l'agha Yahya
Nourreddine, Cheikh des Amour, dont il apporta la soumission à Lamoricière en
1843), s'était construit un " palais " qu'il n'eut guère le temps
d'habiter et dont il ne reste que quelques pièces avec des arcs surbaissés et
des piliers à chapiteaux. Les maisons du qçar sont en général soignées,
construites par des maçons professionnels des environs, en pierres de grès et
calcaires jurassiques, argile, plâtre et chaux. Les terrasses sont' supportées
par des poutres de genèvrier soutenant des branchages de laurier, des tiges
d'alfa mêlées d'argile. Un quart peut-être des maisons ont un étage avec fenêtres
grillagées sur la rue. Les pièces donnent sur une cour intérieures et sont
munies de cheminées édifiées en briques de terre séchée dans l'épaisseur des
murs.
--------Les
Taouïalis sont soigneux et propres. La plupart des ménages sont monogames. Les
femmes ne sont ni cloîtrés ni voilées. Elles ont de beaux bijoux transmis
soigneusement dans les familles ; des tatouages en arbres, en escaliers, en
croix terminées par des E majuscules. Elles tissent des tapis et des burnous ;
certaines font de la poterie. Aux quatre fêtes et aux ouâdhas, les hommes
tirent au fusil, les femmes dansent et chantent. A la fête de Sidi Cheikh en
avril, les deux fractions offrent chacune trois moutons, dont les morceauxsont
répartis, avant d'être cuits entre toutes les familles.
---------Comme l'a
remarqué M. Hellot, administrateur des Services Civils, qui a étudié à fond ce
curieux qçar, vers 1949, et a rédigé à son sujet une monographie qui est un
modèle du genre, c'est la vénération de Sidi Cheikh qui est comme le ciment
moral d'une population d'origines très diverses : anciens habitants d'un vieux
qçar, Karsifa, construit sur une des Toumiates, de Charef qçar plus récent sur
un mamelon voisin, antérieur à l'établissement sur l'emplacement actuel rendu
possible par l'adoucissement de l'eau (d'où l'ancien nom de Taïba) ; gens venus
plus récemment de Chellala, Vialar, Sidi-Bouzid, de Laghaouat, du Gourara et
même de Saint-Arnaud. L'ensemble de cette population est réparti en deux çofs
Ouled Sassi (quartier est) et Ouled Turqui (quartier ouest), ayant chacun sa
mosquée, son minaret, et sa rue. Entre les deux quartiers, se trouve la mai-son
de Sidi Cheikh qui abrite un puits de trente-trois mètres creusé par le saint.
L'eau guérit la fièvre et la toux. On ouvre rituellement ce puits entemps
d'épidémie ou de sécheresse, et chaque an-née en été. On tue ,alors une chèvre
que l'on cuit sur place et dont on partage les morceaux.
---------Le cimetière
dominé par la coupole sur tambour mince (caractéristique de la région de
Géryville d'où vint d'ailleurs le maçon qui la construisit) de Sidi Amar ben
Barkat, ne manque pas d'allure. Ce saint passe pour être venu de Biskra au
XVII"1e siècle et avoir d'abord enseigné à Tajrouna avec Sidi Mohammed
Ben. Youssef. Un autre mausolée est celui de Sidi Mohammed Ben Athillah Ben et
Kiwar, né à El Ghicha au XVII11e siècle, et qui passe pour avoir dompté un lion
qui ravageait les alentours de Taouïala. Outre deux ou trois familles israélites,
le qçar a deux familles de forgerons, anciens nomades naïlis, fixés ici et qui
vivent à part. On connaît l'espèce de tabou qui existe en Afrique à l'égard des
forgerons, caste bien tranchée, à la fois sacrée, redoutée et tenue à l'écart
tout en étant appréciée pour' les services qu'elle rend ; tabou qui vient sans
doute de la sorte d' " horreur sacrée " ressentie par les hommes
préhistoriques au moment de la découverte et de l'utilisation des métaux.
